Vive la république !

Cécile est heureuse : nous sommes en août 2004, et elle prépare sa rentrée dans une petite école de quartier, en CP. Elle est en passe de réaliser son rêve de petite fille : elle va être maîtresse d'école !! Oui, sauf qu'elle est aussi impressionnée par son directeur, terrorrisée par l'inspecteur, et amoureuse du serveur du Tchip Burger qu'elle a croisé une fois, le mystérieux et fantasque Eloi.
Elle découvre donc sa classe, dix-huit têtes d'anges, chacun avec ses particularités : Baptiste l'hyperactif qui ne reste pas en place, Audrey la dyslexique dont les parents ne veulent pas entendre parler d'orthophoniste, Louis, qui zozote toujours un peu et trouve tout le monde soit méchant, soit "zentil", Steven, un peu en retard par rapport aux autres et qui ne peut rester éveillé jusqu'à la fin d'une histoire... Mais aussi Toussaint et Fête des Morts Baoulé, fraîchement débarqués de Côte d'Ivoire avec leurs parents, leurs frères et soeurs (que des paires de jumeaux aux prénoms savoureux : Alphonse, Donatienne, Victorine, Honorine...), leur tante et leurs cousins, tous en situation irrégulière, tous en demande de refuge politique, tous squatteurs d'une même gare désaffectée, et tous élèves d'une même école, qu'ils ont ainsi sauvé de la fermeture.
Au cours de l'année, Cécile va faire plus ample connaissance avec les uns et les autres, avec Georges Montoriol, le directeur, avec ses collègues, avec les enfants, avec Mémère, l'illettrée qui tient la bibliothèque comme le plus précieux des trésors, avec Eloi et Nathalie, deux bénévoles d'une association qui s'occupe des papiers des Baoulé. Et petit à petit, la résistance s'organise autour de la tribu Baoulé, car ils sont menacés de reconduite à la frontière : leur trouver des habits, les cacher, les parrainer... Une véritable course contre-la-montre !

Une histoire touchante, des personnages attachants, une intrigue qui se ramifie et se complexifie au fur et à mesure... Vraiment, un roman qui vaut le coup !
Le personnage de Cécile est parfois énervante, avec ses phobies, ses craintes, ses doutes, mais on ne peut finalement que l'aimer. Eloi est très difficile à cerner, mais il est tellement à part qu'on a du mal à le quitter, et qu'on tremble pour lui quand on apprend ce qui lui arrive à la fin. Georges est assez drôle, mais lui aussi est difficile à imaginer, ou à voir, tellement on a l'impression qu'il passe d'un comportement à l'autre. Les collègues de l'école sont parfois de véritables caricatures, la fumeuse accro à sa clope, la dépressive qui se laisse marcher sur les pieds, mais finalement, leurs gestes pour sauvre la tribu Baoulé les rend beaucoup plus humaines et sympathiques. Mémère, la vieille acariâtre qui tient les clés de la bibliothèque, se révèle une femme adorable à partir du moment où elle est plus proche des enfants.
Mais finalement, les vrais héros de l'histoire sont les enfants Baoulé, au coeur d'une tempête qui les dépasse mais qu'ils veulent affronter tous ensemble, unis, en famille. Cette histoire se révèle d'autant plus juste qu'on voit ce qui se passe au quotidien autour de nous, aux infos, dans les banlieues où squattent des familles entières d'Africains menacés de reconduite à la frontière. On admire aussi la mobilisation de la communauté éducative et des parents vis-à-vis de cette grande famille, et on ne peut que se poser la question : à leur place, qu'aurions-nous fait ?
Autre bon élément : nous ne savons pas exactement où se situe l'école, dans quelle ville nous sommes. Nous avons certes quelques éléments, des noms de rue, la proximité de Paris, la proximité de la Loire, une petite commune proche, mais pas plus, ce qui ne nous permet pas de situer l'intrigue. Et cela met un élément d'intemporalité au récit, qui est assez agréable pour le lecteur.
Cependant, et c'est le seul bémol que je mettrai sur ce roman, on peut reprocher à l'auteure d'écrire un peu trop librement, c'est-à-dire qu'on a parfois l'impression qu'elle passe du coq à l'âne, sans transition. Elle se centre sur tel personnage, et puis d'un coup, elle parle de tel autre, avant de passer à un troisième... Il s'en suit des moments parfois superflus dans le fil du récit, quoiqu'intéressants pour apprendre la psychologie des enfants (il y a beaucoup de moments où elle raconte le quotidien des enfants, ce qu'ils vivent chez eux, et on ne peut que malheureusement être désolés de ce que vivent certains, bien que l'on sache que c'est vrai).
Mais on peut regretter dans ce roman l'intervention de l'argument économique. Certes, cela rajoute une péripétie, mais les héros ne s'en aperçoivent qu'à la fin, aux dertniers chapitres, alors que le lecteur est au courant depuis bien longtemps, même si on ne le comprend qu'à demi-mot. Mais d'un autre côté, cela montre que parfois, des arguments économiques particuliers peuvent nuire à toute une famille et à plusieurs enfants, et même si cela nous paraît peu probable dans notre société d'aujourd'hui, cela fait un peu peur...

A part cela, dans l'ensemble, un bon roman, qui se lit très vite (deux jours pour moi), et une histoire émouvante. Bref : à lire !